Archives mensuelles : octobre 2012

Le blues de la cyclo

Pour finir la saison, je suis allé faire une petite course cycliste UFOLEP en banlieue sud.  Un exercice un peu spécial, que je pratique parfois en tout début et en toute fin de saison, pour le simple plaisir d’enfiler un dossard, quand l’eau devenue trop froide interdit les triathlons.

Comme souvent, départ à fond, 48 km/h. Dix minutes plus tard, plus personne ne roule, ça s’observe, puis ça repart… En triathlon, les règles sont relativement simples quand on roule: plus tu es fort, plus tu appuies sur les pédales, plus tu vas vite, et meilleur est le résultat. Parfois, nous sommes autorisés à rouler en peloton, mais ça ne change pas fondamentalement la donne ni la hiérarchie à l’arrivée.  Tactique et stratégie pèsent de peu de poids face aux capacités physiologiques de base: il vaut mieux poser son cerveau et ses neurones, devenus poids inutiles, sur le bord de la route, et lutter avec son cœur, ses bras et ses jambes.

En course cycliste, les choses sont beaucoup plus compliquées. On se bat non contre soi-même, mais contre les autres, non pas seul, mais en équipe. En triathlon, on a tous notre temps, notre classement, du premier au dernier, abandonner est indigne, et parfois simplement terminer est déjà une victoire. En cyclisme, seul le podium compte et si on n’a pas les jambes pour y monter, on n’aura aucun scrupule à bâcher. Dans ces épreuves, j’éprouve parfois le sentiment agaçant d’être lou ravi, le benêt du village, le percheron pataud au milieu des purs sangs.

Subir la course, se mettre dans le rouge pour reprendre des échappées vouées à l’échec, puis, laminé par l’effort, le cœur entre les dents quand ça repart, faire l’élastique en queue de peloton… Ne voir ensuite rien venir quand part « la bonne », mal placé, enfermé avec les losers, incapable de sauter dans de bonnes roues.

Les bons cyclistes ont une acuité de lecture de la course, une roublardise, une intelligence situationnelle proprement stupéfiantes.

Ils savent repérer et comprendre le parcours, la bosse qui casse bien, le bout droit avec le vent de travers favorable aux bordures… tous ces endroits stratégiques où il faudra être bien placé, car c’est là que la course se décidera. En course, ils savent frotter et s’imposer pour bien se placer, prendre le sillage du bon leader en vous coupant la route, avec juste ce qu’il faut d’autorité, sans franchir la limite d’une agressivité qui serait fatale. Ils savent basculer habilement du bon côté de la roue qui vous précède juste avant que la route tourne, vous laissant seul dans le vent pour rester bien protégé. Et moi je fonce le nez dans le guidon, fluctuant dans le peloton au gré de la forme, expulsé des bonnes places, luttant contre le vent, comme un corps étranger, focalisé sur moi-même, mon alimentation, mes pulsations, ma forme, mes douleurs… sans voir et encore moins comprendre tout ce qui se trame autour. Je me rappelle encore, quand parti bravement, tirant le peloton pour rattraper une échappée, je m’étais fait vertement rabrouer, car je n’avais pas remarqué qu’un de nos coéquipier y figurait, et qu’il fallait donc verrouiller et freiner le peloton, le caler sur un faux rythme, au lieu de l’emmener à grand train. Encore une fois tout faux!

Ces gars se connaissent, se jaugent et se mesurent tout au long de la saison. Ils savent distinguer celui qui est en forme, qui a les jambes, l’habitué des podiums qui se planque et lancera la bonne ou sèchera tout le monde au sprint final, le grimpeur auquel il faudra s’accrocher dans la bosse, celui qui pioche et qui va bientôt craquer, et le perdant éternel, mon alter ego, qui n’est là que pour faire illusion pendant un ou deux tours avant de s’effondrer et de rentrer sagement dans le rang, et dont la vocation est de rester scotché, englué quand sera lancé le sprint final, épuisé par une gestion de course calamiteuse et une génétique défavorable. Car à cette incapacité fondamentale à décrypter la course en temps réel, condamné à ne la comprendre que lorsque je la rejoue mentalement, s’ajoute une inaptitude totale à sprinter. Savoir sprinter est une qualité indispensable au coureur cycliste, que ce soit pour l’emballage final, ou pour simplement lancer ou contrer une attaque. En triathlon, on ne sprinte jamais à vélo, puisqu’il faut courir derrière! Même lorsque rouler en peloton est autorisé, les attaques ne sont jamais franches et tranchantes, et personne ne s’amuse à sprinter sur la ligne. Et donc on ne développe pas cette capacité très singulière, la fameuse giclette qui pendant quelques secondes vous propulse, même au-delà de l’épuisement, et qui de toute façon m’est génétiquement totalement étrangère.

Décidément, le cyclisme n’est pas un sport pour moi. Bien sûr il faut des jambes, mais il faut en plus être malin, sensoriellement alerte, fin psychologue. Un exercice qui nous renvoie violemment dans la figure une complexité, une confrontation à l’autre, une violence typiques des vies socioprofessionnelles modernes, et auxquelles justement je cherchais à échapper par le sport. Tout faux sur ce coup-là!