Archives mensuelles : décembre 2006

Les tribus du cyclisme

En relisant mon texte sur Longchamp, je me suis dit: « que de chemin parcouru depuis mes débuts en vélo il y a 3 ans »…

Et j’ai repensé à ce texte que j’avais alors écrit…

L’arthrose des hanches, qui m’empêche désormais de courir, est aussi une opportunité de se rapprocher de la Tribu des Coureurs cyclistes!

— Olivier

Ça y est, j’ai craqué.

Ça faisait 20 ans que j’en rêvais, et je l’ai fait. Acheter un vélo. Un vrai.

Cadre alu Altec, groupe Campa Centaur, cintre Cinelli, jantes Campa Scirroco… Acheté à un coureur local, repéré via l’excellent www.velo101.com. Le vélo avait fait ses 3 ans réglementaires (durée de vie moyenne d’un vélo de coureur), et de toute façon, mon vendeur voulait passer au tout carbone.

Ce n’était pas tant que la silhouette gracile mais puissante du cycliste m’ait beaucoup impressionné. Mais après avoir considéré que je saurai me passer de la pratique régulière du golf ou du tennis pour ma bonne intégration socio-professionnelle, j’avais résolu de pratiquer le triathlon, sport de l’honnête homme, qui goûte à tout sans nulle part exceller.

Et c’est comme ça que j’ai découvert l’univers du Vélo. Après 2 mois de pratique assidue, un petit compte-rendu s’imposait!

J’étais allé au vélo dans un respectable souci de retour vers le low tech, pour échapper à la civilisation mécaniste. De ce côté j’ai été un peu déçu. Tout d’abord, tout cycliste doit avoir un cardio-fréquencemètre, pour pouvoir s’entraîner correctement. Toutes les indications d’entraînements sont données en pourcentage de fréquence cardiaque maximale. J’ai donc acheté chez mon vélociste un Polar 610i qui affiche ma fréquence cardiaque en absolu et en % de FCmax, et qui dispose d’une interface infrarouge, ce qui me permet de télécharger les séances sur PC, et de visualiser les courbes de FC après l’effort. Et puis j’ai dû acheter bien sûr aussi le compteur – avec kilométrage, vitesse instantanée, vitesse moyenne, vitesse max, distance parcourue, durée de pédalage… Mais tout ceci est le minimum syndical, qui me met relègue définitivement dans la catégorie des amateurs de pédalo et autres tricycles. Les pros ont une informatique embarquée à faire pâlir un A380. De base, il faut au moins la fréquence de pédalage, mais on peut aussi avoir un capteur de puissance et un inclinomètre, le tout interfacé aux dérailleurs et au cardio-fréquencemètre, enregistrant tous les paramètres en temps réel. On peut ensuite de retour à la maison tout uploader sur son PC, et rejouer son trajet avec visualisation de l’évolution des différents paramètres et dénivelés en fonction du temps. Certains logiciels sophistiqués aident ensuite à faire les meilleurs choix. Par exemple, quand la pente est de 5°, il vaut mieux passer en 52×17 avec une fréquence de pédalage à 80 tr/min pour minimiser la fréquence cardiaque tout en restant à 27 km/h… Ou: pour tenir à 90% de sa puissance max pendant 1/2h, il faut pédaler à 90tr/min. Sans parler de ceux qui ont le GPS avec liaison satellite intégrée, avec le logiciel cartographique qui retrace le parcours sur les cartes à la fin de la sortie, et qui compare d’une sortie à l’autre l’évolution des performances et des paramètres sur les différentes portions de parcours. Encore rattrapé par le démon ubiquitaire de l’informatique.

Evidemment, mon vieux vélo fait un peu ringard. Surtout dans le milieu du tri, moins conservateur que le milieu des cyclistes « purs ». Toute l’opposition entre une vieille institution européenne, l’UCI (Union Cycliste Internationale) et une institution américaine, l’ITU (International Triathlon Union). Alors que l’UCI impose des normes qui font ressembler les vélos du Tour de France aux vélos de nos grands-pères, l’ITU est toujours à la pointe de la technique. C’est comme ça que Lemond avait gagné le Tour de France, de 8 secondes, en sortant son guidon de triathlète lors du contre la montre, profitant que l’UCI n’avait pas encore eu le temps de l’interdire. Aujourd’hui, il faut avoir un cadre sloping, du carbone partout (et son fameux effet mémoire), une position avancée (les français pédalent le cul en arrière, les américains en avant, et ça change toute la construction et l’équilibre du vélo) et de l’informatique embarquée! Finalement, je ringardise dans le low-tech, mais ce n’est pas pour me déplaire. Je retrouve un peu le feeling des Iles Vierges, quand avec ma vieille Mistral Escape je me coltinais les gars en Bic Techno ou en cata à 400k$, ou quand en montagne avec mes vieux 7S même pas paraboliques, je tape les gnolguis piercés qui surfent en baggy dans la drepou trafolata. Avec mon vieux vélo alu et mes jambes de nageur je fais moins le faraud, mais dans quelques années je serai au niveau!

Au début j’ai souffert. Faut dire que le vendeur m’avait fourgué une cassette de 12×21 avec un plateau de 42×52, et mes jambes de novice (les quads ça va, mais quel désastre pour les ischios!) souffraient dans les coteaux de Chevreuse, surtout à la bien nommée Vacheresse, et à la non moins bien nommée Côte de l’Homme Mort. Et puis les premières sorties sont pénibles pour le bleu, qund c’est l’hiver et qu’on n’a pas encore investi dans le textile qui va bien. Le feeling du grognard pendant la retraite de Russie. Pas de gants en thinsulate pour éviter l’onglée, pas de surchaussures en néoprène pour se décongeler les orteils, pas de collant déperlant pour que ne pas avoir les jambes trempées, glacées et collées dans le survêtement… Et pas de casque: deux gamelles aux deux premières sorties, quand on n’a pas encore l’habitude du peloton, des routes glissantes, des pédales automatiques. Finalement je m’en tire pas trop mal, avec une petite bosse sur le crâne et un K-Way ruiné (ouf le vélo n’a rien!).

Quelques posts sur Usenet plus tard, j’ai compris que les plateaux Campa Centaur était compatible avec le plateau de 39 Stronglight, et que la chape de 55mm du dérailleur autorisait le montage d’une cassette Campa 13×26. Changement fait il y a 15 jours. Maintenant, je tire un peu moins la langue, et je mouline beaucoup plus.

Ainsi, je suis dans la lignée des plus grand: dans la lutte qui opposait depuis des temps immémoriaux les Moulineurs aux Gros Braquets, les Moulineurs ont gagnés. Hinault et Lemond ont été les derniers dinosaures à tirer des gros braquets. Indurain jadis, et désormais Armstrong, moulinent, et le monde cycliste s’est mis à leur image: en dessous de 90 tr/min, point de salut. En application du vieil adage « plus tu moulines moins vite, moins tu avance plus fort ». Bizarrement, toutes les études montrent que la cadence optimale de pédalage, celle qui minimise la dépense d’énergie (ou la fréquence cardiaque, ou la consommation d’oxygène) pour une
puissance (ou une vitesse) donnée est plutôt autour de 60 tr/min. Mais tout le monde pédale comme Armstrong, à 100 tr/min. Telle est la Loi.

Nous avons deux terrains d’exercice: Longchamp et la Chevreuse. Se retrouver à 500 le dimanche autour de Longchamp, est une aventure inoubliable, réminiscente de la course de char de Ben Hur, ou de la course de la Menace Fantôme de Star Wars… Les pros qui foncent en peloton serré à 50 à l’heure, les papis qui font leur sortie du dimanche, les VTTistes, les handicapés sur leurs machines improbables… tout ça qui cohabite joyeusement sur un anneau de 3,5km de long, avec des rétrécissements à 2m de large…

Les longues sorties en Chevreuse – plus bucoliques mais plus ardues – m’ont permis de désormais distinguer sans peine les différentes tribus du vélo.

Tout en bas de l’échelle se trouvent les Touristes, familles et individuels. On les reconnait à ce qu’ils ne sont pas habillés en cycliste, et qu’ils chevauchent toute sortes de bicyclettes (on ne peut pas vraiment appeler ça des vélos) extravagantes: VTC, VTT, antiquités diverses… Ceux-là sont simplement ignorés. Ils ne sont mêmes pas salués par les autres tribus, car ce ne sont pas des Cyclistes, mais tout juste des promeneurs. D’ailleurs, on ne les croise guère en campagne, car ils poussent le vice jusqu’à rouler sur les pistes cyclables, ce qu’un Cycliste digne de ce nom ne s’abaissera jamais à faire (pas assez roulant).

Juste au dessus du Touriste, il y a le VTTiste. De temps en temps, le Cycliste croise un VTTiste, égaré et hagard, sur un bout de bitume entre deux chemins de terre. Le VTTiste se reconnaît à la boue, à son braquet ridicule, à ses pneus larges, à son engin lourd, et à sa vitesse de gastéropode assoupi. C’est toujours avec un certain plaisir que le cycliste sèche sur place le VTTiste, ce frère renégat, lui faisant ainsi comprendre combien le monde qu’il fréquente n’est pas le nôtre.

Passées les Basses Castes du Touriste et du VTTiste, on entre dans la famille des Cyclistes Véridiques, composée de 3 grandes tribus.

Le Cyclotouriste se reconnaît immédiatement au look: d’abord il a une carte, et puis il est barbu. Son vélo est de bonne qualité, solide et léger, mais il est souvent alourdi et abâtardi par des ustensiles vulgaires: garde-boues, porte bagage, voire même feux de signalisation et parfois même une sacoche. Le Cyclotouriste avance bon train, mais il ne fait évidemment pas le poids face aux castes supérieures. Cependant celles-ci le respectent, car elles ignorent combien de kilomètres fait le Cyclotouriste, sachant qu’il se murmure que certains en font vraiment beaucoup.

Au dessus du Cyclotouriste, le Triathlète se reconnaît à son look. Comme l’épreuve cycliste du triathlon a la particularité de se dérouler en solitaire, tout le matériel du Triathlète est conçu pour vaincre la résistance aérodynamique, tandis que le cycliste traditionnel, autorisé à rouler en peloton, et gros avaleur de col, privilégiera la légèreté et les capacités de maniabilités, de relance et de nervosité de son vélo. La différence la plus évidente est le prolongateur de cintre, avec repose coudes, qui permet d’avoir une position aérodynamique (plus couchée, coudes serrés) et de mieux se reposer les bras après la natation. Mais tout le reste du vélo est conçu selon cette optique: tubes de cadre profilés, selle avancée, cintre aéro, roues bâton, pneus étroits de 20… Le Triathlète a le plus beau matos, mais comme il doit aussi nager et courir, il ne peut espérer rivaliser avec le Seigneur de la Route… le Coureur. Sauf à trahir sa cause, tel Armstrong qui s’est mis à performer en vélo le jour où il arrêta le triathlon, faisant ainsi fondre ses strong arms de nageurs, lourds et consommateurs d’oxygène.

Equipé tout Campa ou Shimano, le vélo scintillant, le mollet glabre, les Oakley sur le nez, le cul collé à la selle, roulant en peloton serré, sec comme mes ifs pendant la canicule, le Coureur a le don pour vous humilier définitivement, d’un coup de jarret impérial. En montée, tandis que votre cœur explose et que vous crachez vos tripes, désespérément échoué au bout de votre 39×26, il vous laisse sur place, sans se retourner, pas même essoufflé sur son 52×17. Sur le plat, vous avez beau rouler à fond, en peloton serré, en relais parfaits, vous sentez arriver de loin, derrière, une masse bourdonnante et cliquetante, qui s’approche inexorablement. Pas une voix, juste le cliquetis des chaînes et des cassettes bien graissées, juste le sifflement de l’air qui se fend. C’est le peloton des Coureurs. Sur son passage, après vous être écarté respectueusement, vous essayez de profiter de l’aspiration, vous tenez quelques minutes, et vous lâchez, les jambes et le cœur explosées. Une demi-heure minimum pour s’en remettre. Maximum respect.

Voici l’univers du Vélo tel qu’un novice peut le découvrir au bout de quelques mois de pratique. Tout ce petit monde se croise, s’épie sur les routes, mais est heureusement uni dans la crainte constante du danger commun: la bagnole! Donc, à vous automobilistes fanatiques ou repentis, si vous croisez un vélo: ralentissez et tenez vos distances!

Longchamp

Parfois, le Dimanche, en hiver, quand le temps est incertain, nous délaissons les bucoliques vallons de Chevreuse pour rouler à Longchamp.

Longchamp. Le temple du cyclisme parisien. Une boucle de 3,6 km autour de l’hippodrome, des centaines de cyclistes qui tournent. L’ambiance de Longchamp…

Ce matin, les consignes de Gérard sont claires. Après l’échauffement, accélérations progressives. Plus un km/h à chaque tour, jusqu’à ce que mort s’ensuive… On s’accorde 2 km/h de moins dans les 500m de montée du faux plat, mais 2 km/h de plus dans la descente!

Nous plongeons dans le grand tourbillon.

Les premiers tours se pédalent en souplesse. Départ à 23 km/h. On roule avec les papis et les mamies du XVIème, de sortie dominicale sur leur bicyclette Singer chromée, les gamins en VTT, quelques rollers perdus au milieu des cyclistes, les cyclotouristes, les randonneuses avec garde-boue et sacoches… Discussions animées, potins du week end… Accélération progressive.

Quelques tours plus tard, vers 27 km/h, le paysage cycliste commence à changer : les rollers et la plupart des VTT sont désormais des obstacles à contourner habilement. Encore quelques jeunes qui essayent de s’accrocher en VTT, et surtout les cyclistes du dimanche, sur leur vélos bien bichonnés. Quelques antiquités dans le peloton, passages de vitesse sur le cadre, tubes Reynolds en acier fin, freins Mafac et dérailleurs Huret, moustaches et cheveux grisonnant…

L’allure continue d’accélérer, 30-32 km/h, ça devient sérieux. Le peloton s’est fait plus compact. Pas plus de 20 cm d’écart entre les roues, pour profiter à fond de l’effet d’aspiration. Les réflexes sont affûtés, les plus faibles ont abandonné la meute. Les relais s’enchaînent au millimètre. Une main qui se balance dans le dos, un doigt pointé, un signe furtif mais impératif des leaders indique un obstacle: un trou dans la chaussée, un VTT attardé, un roller, un ahuri suicidaire qui n’a pas compris qu’à Longchamp on tourne dans le sens des aiguilles d’une montre, ou un triathlète qui travaille ses enchaînements en course à pied…. La file se déboîte à l’unisson: chacun sait qu’à cette vitesse, et compte tenu du faible écart entre les cyclistes, il n’a qu’une fraction de seconde pour réagir. A cette allure, le peloton s’anime d’une existence, d’une personnalité et d’une volonté propres. Il réagit désormais comme un être organique, une entéléchie protéiforme et souple, reptile dotée d’intelligence, enveloppant l’obstacle, irréfragable, bravant les éléments. De l’intérieur, la sensation est prégnante. L’individu se dissout au sein du peloton, devient partie intégrante d’un tout formidablement plus puissant, véloce et efficace que la somme de ses parties, une organisation symbiotique entièrement vouée à l’optimisation de la performance. La désindividualisation des cyclistes, et leur réincarnation collective au sein du peloton, est encore exacerbée par la disparition insensible des traits individuels. Plus ça roule vite, plus les guidons sont bas, les selles hautes. Les têtes ont plongé, on ne voit plus que des dos roulant en cadence. Les yeux ont disparu derrière les lunettes réfléchissantes, car à cette vitesse, et sans protection, le vent ferait pleurer, les têtes sont casquées, car chacun sait qu’un crâne heurtant un trottoir à cette allure éclaterait comme une noix. Un homme est mort, ici, il y a 15 jours. Les maillots en coton, les baggys, les survêtements, K-way et autres anoraks ont laissé la place aux tenues en goretex et en lycra, enveloppantes, respirantes et aérodynamiques, marquées aux effigies des sponsors des clubs de la région. Ils sont tous là, ceux de Puteaux, de l’ACBB, de Nanterre, de Meudon, de Vélizy, les Antillais de la Grande Vigie, avec leur madras en lycra, ceux du 92, du 78 et du 93… Sur les vélos, le sombre reflet des tresses de carbone a progressivement remplacé l’émaillage coloré et tapageur des tubes en aluminium. Tranchant sur le carbone, l’aluminium anodisé des plateaux et dérailleurs Shima et Campa étincelle dans le soleil hivernal, réminiscence fantasmée de l’éclat des glaives des gladiateurs dans l’arène. La tension est perceptible. Malgré le froid piquant, la sueur commence à perler sous les casques. Les discussions se sont tues, chacun économise son souffle pour tenir le rythme. Les coeurs battent, de plus en plus fort. Les sens en alerte, chacun est concentré sur sa conduite, le moindre écart, la moindre inattention pourrait provoquer la chute collective du peloton. Désormais, on n’entend plus que le cliquetis sec des vitesses qui s’enclenchent à l’entame du faux plat, les souffles qui s’accélèrent, le vent qui maintenant siffle autour des hommes et des vélos, et l’air glacé qui vibre en résonance avec les machines et les muscles. De temps en temps, le sourd vrombissement continu d’une roue lenticulaire vient nous rappeler qu’un triathlète sérieux est parmi nous. Un coup d’oeil aux instruments: un peu plus d’une heure qu’on roule, 33 km/h, 78% de la fréquence cardiaque max, fréquence de pédalage à 86 tours par minute: les paramètres sont sous contrôle. Satisfaction du geste maîtrisé. Ne pas oublier de s’hydrater. Continuer d’accélérer. 35 km/h. Il y a un VTC parmi nous. ON ROULE A 35 ET IL Y A UN TYPE EN VTC DANS LE PACK!!! La honte! Tout ça pour ça! Sus à l’intrus ! Accélérer encore. De plus en plus, nos maillots animent le peloton, prennent les relais pour imprimer au peloton un rythme de marche conforme à notre plan d’entraînement. Progressivement, le cardio est monté. 83%, 86%, 90%… A 39 km/h, je me retrouve devant. Je sais que je ne pourrai plus tenir très longtemps, 5 minutes, pas plus d’un tour. A cette allure, l’air constitue un véritable mur aérodynamique, que seule une débauche de puissance permet de franchir, car les lois de la physique sont implacables, qui voient la puissance à appliquer augmenter au cube de la vitesse! Rouler en tête à cette allure impose une dépense d’énergie faramineuse. Calé sur le prolongateur, en position aéro, ce que la tacite, mais ô combien rigoureuse, loi du peloton n’autorise qu’à l’homme de tête, il est temps de faire parler les watts, jusqu’au dernier des 350W de ma Puissance Maximale Aérobique! Le cardio s’affole: 93%, 94%, 95%… Garder suffisamment de lucidité pour éviter les attardés, qui arrivent à toute vitesse… Garder sa lucidité, et anticiper, malgré la tête dans le guidon, la dette d’oxygène qui s’accroît, l’acide lactique qui s’accumule, les ischios et les quadris déchirés. Tenir encore la montée, jusqu’en haut, jusqu’à l’explosion, orgasmique… en danseuse, sans laisser le compteur redescendre.

Ca y est je suis au bout. Au bout de la montée. Au bout de mes forces. A bout de souffle. Au bout de mon coeur.

Le cycliste, humain, si humain, est mû par les deux pulsions fondamentales: Eros, pulsion de vie, est amour, plaisir, jouissance et joie, mais Thanatos, pulsion de mort, symbolise la colère, la douleur, la souffrance, la destruction et la mort. De même que le scorpion signe sa perte en piquant la grenouille qui le porte, de même le cycliste ne peut s’empêcher de braver le danger et de rouler vers la souffrance, car telle est sa nature profonde.

Se relever. Se laisser absorber par la rassurante enveloppe du peloton. Se laisser doubler. Progressivement ralentir.

Retour au calme. Un petit tour en moulinant en souplesse, reconstitution de notre groupe qui s’était effiloché au fil des tours. Récupération.

Vraiment, une bonne séance! Il ne nous reste plus qu’à revenir à la maison, en passant par Boulogne, le toujours dangereux Pont de Sèvres, et enfin la bosse des Bruyères, qui brûlera nos ultimes réserves glycogéniques, avant de prendre une douche bien méritée – et d’affronter les quolibets narquois de nos proches: « c’est pas mortellement chiant de tourner en rond pendant deux heures et demie… ». Que Dieu leur pardonne, car ils ne savent pas de quoi ils parlent!