Coup de chaleur

Pourtant, ils le savaient…

Les principes de la thermodynamique sont clairs: il est impossible de refroidir un système isolé. Nos climatiseurs, nos congélateurs, nos réfrigérateurs… ne sont en vérité que des pompes à chaleur: elles prennent de la chaleur à un endroit pour la mettre à un autre. Et au passage, comme elles font tourner des moteurs et consomment de l’énergie, elles rajoutent leur supplément de chaleur à la chaleur déjà existante. Si vous laissez un frigo ouvert dans une pièce, il va s’emballer, recracher derrière lui toute la chaleur qui s’y engouffre, et avec un bon supplément: il va donc réchauffer votre pièce, pas la refroidir.

 

Ils le savaient, mais ils l’avaient fait.

Dans cette grande Mégapole, ils avaient imaginé vaincre la chaleur. Et ils avaient construit ces immeubles vertigineux, ces centres commerciaux, ces logements, ces restaurants et ces bureaux entièrement climatisés. Et ces immeubles rejetaient dans la rue une chaleur étouffante.

Et plus la température à l’extérieur était suffocante, plus on poussait la climatisation dans les immeubles, dans l’espoir d’attirer le client ou le travailleur harassé, et plus on poussait la climatisation à l’intérieur, plus l’air devenait suffocant à l’extérieur… Car les pompes à chaleur fonctionnaient à plein, rejetant à l’extérieur toujours plus de  chaleur pour créer un peu de frais à l’intérieur.

A cause de la chaleur dans les rues, plus personne ne se déplaçait à pied. Les gens prenaient leur voiture ou un taxi climatisé, ce qui augmentait encore la température des rues. On avait aussi bien sûr climatisé le métro, mais les rames rejetaient leur chaleur dans l’espace confiné des tunnels et des stations, y rendant l’air proprement irrespirable.

Peu à peu, le grand air ne suffit plus à la Mégapole pour dissiper son colossal excédent de chaleur. Sa densité extrême, ses immenses constructions verticales rendaient impossible une ventilation naturelle. Une bulle de chaleur se forma, montant jusqu’au niveau des plus hauts gratte-ciels, faisant monter l’air à des températures encore jamais vues. Et plus la température montait, plus on poussait les climatiseurs, et plus on poussait les climatiseurs, plus la température de la ville augmentait.

Un jour, le vent s’arrêta. Pas grand chose en vérité, mais la brise marine habituelle se calma, et la pétole s’installa pour quelques jours. Pris dans un emballement féroce, les climatiseurs redoublèrent d’activité, et la température monta, monta encore. A tel point que l’état d’urgence dut être déclaré, et les ressources énergétiques du pays tout entier furent mobilisées pour alimenter les climatiseurs de la Mégapole. Le 21 août 2014, la congestion du réseau électrique fut telle que la Grande Panne se produisit. Plus d’électricité, plus de climatisation.

On estime que la canicule fit alors 1 millions de morts, suffoqués, déshydratés, asphyxiés. Et la Mégapole fût abandonnée à tout jamais par ses survivants, qui décidèrent de migrer vers des cieux plus cléments et des paysages urbains plus sages – sans climatisation.

 

11 réflexions au sujet de « Coup de chaleur »

  1. Gilles

    Elle est où cette Mégapole, que j’aille y faire trainer les stabilos de mon parapente ? Il doit y avoir des thermiques bien velus…

    Par contre, l’histoire ne tient pas, aérologiquement parlant. Car l’air chaud monte, laisse sa place à de l’air plus froid qui s’échauffe puis monte à son tour, créant ce qu’on appelle une brise (par opposition au vent qui est lui, un phénomène météorologique).

    Pour que l’air chaud ne monte pas, il faut qu’il soit bloqué en altitude par de l’air plus chaud (la couche d’inversion). Et cette couche peut être provoquée aussi par… la pollution. Ah ouais, elle tient la route, ton histoire, finalement.

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  2. carapace

    Bonjour Auteur de l’article,

    Votre parabole pour le moins non-polaire est-elle à prendre au second degré ? Avez-vous fumé un cône avant de la paramétrer ?
    Elle me fait penser à Cosmopolis de Don DeLillo, roman vertical où les immeubles grattent le ciel et où la limousine brûlante s’enfonce dans la nuit, ainsi qu’à la La Route de Cormac McCarthy, récit horizontal et prédictif sur la finitude.
    Et comme l’écrit Don DeLillo : « Comment le savait-il ? Sans le savoir. »

    Sinon, êtes-vous associé aux travaux d’Eric Horovitz et de Kira Radinsky ?
    Pour savoir.

    Bien à vous.

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    1. Silber Auteur de l’article

      Merci pour l’info intéressante et le lien. Je ne savais pas que tout ça était sérieux et avait été étudié à ce point. Et je vois que l’idée de Gilles d’aller faire voler son parapente au-dessus de l’ICU n’est pas si bête!

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  3. Gilles

    Ce n’est pas tout à fait mon idée.

    En vol de plaine (en montagne, c’est un peu plus complexe), il n’est pas rare de constater que certaines agglomérations urbaines sont propices aux ascendances thermiques, leur composition globalement minérale dans un environnement globalement végétal provoquant une légère différence de température.

    Le phénomène est encore plus flagrant à la tombée du soir, alors que la température de l’air ambiant chute rapidement, et qu’au contraire, la ville restitue la chaleur accumulée de la journée. J’ai vu des débutants incapables d’atterrir (ils remontaient en flèche dès qu’ils s’approchaient de l’atterrissage contigu à la ville), et ils ont du attendre presqu’une heure après le coucher du soleil pour se poser.

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  4. carapace

    La Une de GEO du mois de Novembre 2013 : « Redécouvrir New York, plus folle, plus humaine, plus attirante »

    Au sommaire :
    Evasion – New York : Berges transfigurées, parcs implantés sur des friches, quartiers métamorphosés par les derniers migrants… Rien n’est jamais figé à Big Apple. Surtout depuis que les ouragans Irene et Sandy ont montré que cette ville si attirante est aussi vulnérable.

    Bon visionnage et bonne lecture.

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  5. carapace

    Paris, les nuages sont bas et les températures sont peu élevées. Tel un serveur mal luné et mal ventilé, ma tête chauffe à produire un travail abscons en direction des usa, hard le décalage horaire.
    Je venais sur votre blog pour vous dire que la mégalopole de votre parabole ressemblait plus à Hong Kong qu’à New York.
    La pratique du parapente y est d’ailleurs acceptée (autorisée).

    Voilà c’est dit ! Je refroidis : merci.

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  6. carapace

    Bonjour Silb,

    En ce 24 décembre de l’année 2013, Paris, cette charmante petite ville de province, connait une chaleur relative amenée par un vent de sud.

    Je vous invite à vous fournir en papier recyclable en achetant à la maison de la presse locale « L’Atlas des Villes » hors-série du Monde. On y apprend et découvre des choses, comme par exemple que l’indice de verticalité des villes a pour champion incontesté Hongkong.

    C’est très divertissant, c’est Nowel.

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